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mutualisme

Par Nathalie Loustau le mardi 16 mars 2010 à 18:34 - Mutualisme - Lien permanent

Du  Mutualisme  aujourd'hui

par

le prof. Pierre Bidart

Anglet le 11/03/10

 

                       Pourquoi et comment parler  de  mutualisme en 2010?

                Voilà donc bien la redoutable question qui nous est posée aujourd'hui, dans une situation générale marquée par l'attente désespérée de  ce que l'on appelle la sortie de crise,  sortie de crise dont on ne voit pas clairement les signes, après un spectacle du monde de la finance qui nous a tous laissés étourdis, abattus, impuissants devant  l'ampleur des sommes en jeu   et évanouies  on ne sait comment! Un spectacle qui a  créé le sentiment que l'on assistait à la victoire de la cupidité et à la défaite   du  sens  de l'intérêt général, de la  notion d'une économie bancaire au service du bien collectif.

                     Sommes-nous condamnés à l'impuissance devant cette crise qui prend ces dernières semaines également  une allure de crise de l'endettement des Etats, avec les  graves conséquences que ceci peut entrainer dans le climat social des Pays concernées, comme on le voit  en Grèce, en Espagne et  au  Portugal.

                       Dans ce contexte général, comment préserver son âme lorsque l'on est une banque  mutualiste, c'est-à-dire une banque animée  fondamentalement par l'esprit de la solidarité, par celui d'une  bonne gouvernance démocratique,  et par celui de la proximité et d l'enracinement ?

                    Comme vous le savez, les valeurs et l'esprit mutualiste sont apparues à la surface des sociétés européennes au cours de ce XIXe siècle qui devait marquer l'avènement d'une société industrielle, avec ce que cela pouvait signifier

-         de migrations  de populations  rurales vers les villes à  la recherche de travail et de dignité sociale,

-         de  structuration des  relations sociales autour de classes sociales que la littérature et les conflits sociaux vont désigner  sous les noms de bourgeoisie  et de prolétariat- ce dernier étant lui-même qualifié de « classe dangereuse » par les observateurs inquiets de ces bouleversements sociaux,

-         d'invention aussi de  programme philosophique et/ou  religieux , de pratiques, d'oeuvres sociales  pour résister contre les infortunes de la vie, pour contrer  la  misère  qui avilit, sème le désespoir et fige l'individu dans le statut passif d'assisté, pour démontrer que la réforme de la société est  possible et toujours à l'ordre du jour, surtout quand l'adversité prend le visage de la misère et de l'isolement  et je dirais, plus précisément de l'isolement dans la misère.

 

             C'est bien dans ce moment de convulsions sociales créés par la mise en place de la société industrielle que le mutualisme va s'organiser progressivement  à partir du  monde agricole porté, par des gens généreux, audacieux, courageux et  imaginatifs, qui refusent l' idée de fatalité du malheur, qui pensent que les individus peuvent s'organiser entre eux,  en mettant  en commun leurs volontés, leurs analyses, leurs convictions, leurs maigres moyens matériels,  non pas pour se marginaliser par rapport à  l'économie dominante mais au contraire pour construire au sein même de cette économie des dispositifs financiers contrôlés et animés par la philosophie de la solidarité.

                        Et c'est ainsi que l'on a commencé à constituer  des sociétés de personnes non pas à la place mais à coté des sociétés de capitaux;  si ces sociétés de capitaux signifient que le pouvoir est entre les mains  du pouvoir financier, les sociétés de personnes signifient que le pouvoir est entre entre les mains des adhérents mutualistes.

              Cela veut dire aussi que les sociétés de personnes travaillent pour la république de citoyens et non pour le cercle étroit des détenteurs de capitaux.

               Déplaçons ces considérations vers le monde contemporain, celui d'aujourd'hui, monde complexe s'il en est, travaillé et bousculé par des comportements financiers aberrants et destabilisant, provoquant à la

chaine  crise financière, crise économique et crise sociales et politique!

                   Que remarque-t-on? Que les entités bancaires organisées sur le principal coopératif et mutualiste s'en sortent mieux que l'ensemble des autres entités financières! Comment expliquer cela si ce n'est  en invoquant l'originalité de la gouvernance? Ce constat constitue a posteriori le meilleur des hommages à tous ceux qui firent le pari de la force spécifique des valeurs mutualistes et le meilleur des signes pour le futur.

               Et c'est peut-être dans ce contexte-là de réussite que l'esprit mutualiste peut se trouver confronté à une épreuve redoutable pour son devenir

                     Deux types de danger guettent, nous semble-t-il, le mouvement mutualiste.

                          Il convient d'évoquer d'un part l'animosité de la commission européenne dont la pensée économique est nettement hostile au modèle mutualiste, estimant en effet  que les entités mutualistes ne respectent pas les règles de la concurrence, tout en s'interrogeant  par ailleurs sur la  justification du principe de la  décentralisation des structures.

                                     La deuxième raison vient du succès même de l'efficacité de la gestion mutualiste. Le Crédit agricole est en tête du classement des  plus grandes  française et  est bien tenté de rejoindre le cercle prestigieux des  dix plus grandes  banques mondiales. Comment ignorer que  la tentation d'ajuster les pratiques sur celle des sociétés à capitaux ne peut que se renforcer, avec pour résultat imaginable,  une  hybridation entre le modèle coopératif et le modèle capitaliste, c'est-à-dire plus prosaïquement un modèle de gestion autour de deux ensembles, celui des actionnaires et celui des sociétaires.

                                             Le Crédit agricole lui-même a décidé de coter sa holding Casa.

                                       La crainte d'un affaissement du modèle mutualiste a été soulignée par des experts: ainsi la Délégation interministérielle à l' Innovation, à l'expérimentation et à a l'économie sociale a été chargée de  réfléchir au devenir des mutuelles d'assurance et voici ce que dit le Doyen de la faculté Paris XIII, Michel ROUX, rapporteur de l'étude:  « je suis serein à court terme mais perplexe sur leur avenir. Le  système mutualiste et coopératif se délite et se banalise ».

                                         Ainsi  donc le danger pour le futur du modèle mutualiste,  ne vient pas de la crise actuelle mais paradoxalement   des tentations nées   de  la réussite, voire même d'un excès de réussite!

                                Aussi doit-on souligner que le combat pour la défense de l'éthique de conviction et l'éthique de responsabilité constituera très certainement  la phase la plus sensible , c'est-à-dire la plus vigoureuse de l'action des différentes  instances du Crédit agricole, afin qu'elle maintiennent coûte que coûte les trois principes intouchables de solidarité, de responsabilité et de proximité.

                     Ethique de conviction, cela veut  dire la foi  inébranlable dans les vertus  du mutualisme,  la conviction que l'économie peut fonctionner efficacement, je répète efficacement,  à partir des principes de l' humanisme, à l'écart de l'esprit de cupidité.

                    Ethique de responsabilité, cela veut que l'on décide de prendre les  bonnes décisions  pour rester fidèle aux exigences de la                philosophie mutualiste.

                        Longtemps le Crédit Agricole s'est investi dans le monde agricole et dans les villes moyennes de province, terrains privilégiées de la démarche mutualiste. On évoque en ce moment la gravité extrême de la crise que travers le monde agricole  mais cette crise touche aussi les autres secteurs du monde économique et même les Etats.

                    Aujourd'hui la recherche du profit est devenu un objectif associé aux préoccupations mutualistes: y a-t-il  là quelque chose  de condamnable? Non, sans doute! Y a-t-il là quelque chose de regrettable? Oui, peut-être!

                 « Pour aider à la sortie de crise, le mutualisme doit passer à l'offensive » proclame   avec raison Jean Philippe dans ses propos  introductifs de l' ouvrage sur les Mots du mutualisme!

                     Pour échapper à toute représentation naïve ou innocente des affaires bancaires, une bonne manière, c'est-à-dire la manière symboliquement  la plus noble serait, me semble-t-il de maintenir certes le front des actions en matière de développement local, mais en même temps d'élargir le champ de compétences des Caisses Régionales vers les questions qui singularisent notre monde contemporain. Et vous me permettrez de citer le programme  de la Fondation AXA qui a créé des bourses de recherche doctorale et post-doctorale autour de trois types d risques, conformément à la nature de leurs préoccupations:

      -  les risques environnementaux (catastrophes naturelles,  risques liés au changement climatique);

-         les risques de la vie – (notamment les questions touchant au vieillissement) ;

-         les risques sociétaux (dans le domaine de  la géo-politique, les risques macro-économiques sur le plan financier et social).

Je n'ignore, bien sûr,  que le Crédit Agricole intervient déjà sur de nombreux fronts dont par exemple les aides aux pays en voie de développement.

            Je suggèrerais volontiers quelques  pistes de réflexions à vos instances locales  de décision:

-  dans le domaine environnemental:  les actions  d'expertise, de gestion, de formation des consciences individuelles et collectives  par rapport à l'eau (mer et rivières), en s'appuyant en particulier sur  la présence de la faculté des sciences d'Anglet; la création d'un observatoire de l'environnement du Pays basque intérieur;  l'aide aux dynamiques territoriales trans-frontalières à partir de l'application des principe de Natura 2000.

 

-         dans le domaine culturel: les projets de réhabilitation à   fort caractère patrimonial ; des bourses de recherches concernant des travaux susceptibles d'être valorisés dans le cadre  des programmes du Musée basque et du Centre Educatif au Patrimoine d'Irissarry; les aides à l'édition d'ouvrages qui apportent une réelle  plus-value culturelle à la connaissance du pays; les actions de valorisation patrimoniale - dans le domaine du tourisme de la connaissance en particulier -  fondées sur la collaboration trans-frontalières (le Guipuzcoa, la Navarre qui couvre 80% de notre frontière départementale et l'Aragon);

 

-         dans le domaine du social: les initiatives en faveur de la prise en charge des effets du vieillissement en milieu rural dans  le contexte contemporain; les initiatives pour défendre la présence médicale en milieu rural, grave sujet de préoccupation actuelle , comme on le sait.

 

                C'est ainsi que le Crédit Agricole participera à la constitution de la société,  contribuera à faire société dans un monde contemporain penchant plutôt à défaire la société en installant l'individu et les individus  dans un individualisme  à première vue confortable, nourri de suffisance et de certitudes souvent naïves. Individualisme qui pourrait être demain fatal pour le fonctionnement de nos sociétés!

              Ne laissons pas notre société se défaire!

          Face à la cupidité illustrée par  le capitalisme  cynique, la philosophie  de la solidarité reste  non seulement   un rempart solide mais l'unique rempart disponible aujourd'hui dans nos sociétés  démocratiques.

              Face à la mondialisation des esprits et des cultures, la philosophie de la proximité de la décision et  de l'action apparait aujourd'hui comme    porteur du   sens de la sécurité et de la stabilité.

            Face à la hiérarchie  froide des compétences, des fonctions et des décisions, la gouvernance citoyenne apparait comme un contrepoint indispensable par rapport à la gouvernance technocratique.

      Dans un ouvrage récemment publié et écrit par Michel Maffesoli et Marc Pouzet  (Président du Conseil d'administration du Crédit agricole Alpes de Provence): Mutualisme financier, société et de personnes et post-modernité , les auteurs suggèrent que les sociétés de personnes mutualistes sont dans la chaine de l'évolution des capacités d'organisation humaines  le modèle le plus avancé et le mieux adapté à l'époque. Een cela le mutalisme est post-moderne car « Ce n'est pas seulement la crise qui remet en  lumière cette idée force de solidarité mais aussi l'épuisement des valeurs phares du XXe siècle, la compétition interindividuelle jusqu'à l'épuisement de l'autre et de la nature auquel seul ne s'opposait qu'un collectivisme forcé  et totalitaire »

        L'ancrage territorial, la responsabilité limitée des sociétaires, le bénévolat des administrateurs restent et doivent rester comme les mobiles les plus glorieux, les plus  vertueux et les plus  nobles de l'action mutualiste,  c'est-à-dire  du  Crédit Agricole

Commentaires

1. Le mardi 16 mars 2010, 22:44 par Jean Philippe

Bravo au professeur Bidart pour ce travail plein de pistes pour l'avenir. Tout parait bien simple quand c'est bien dit... Merci !

2. Le mardi 16 mars 2010, 23:40 par Manuel RIVAS

« Supplément d’âme… »
Le rapport moral des présidents des Caisses Locales du BAB, centré sur l’ancrage de l’innovation dans notre territoire, a lui aussi été très vivifiant.
Le président Saussié a su démontrer que les innovations du Crédit Agricole Pyrénées Gascogne (agence Passerelle, carte sociétaire, Institut de Développement Local, Fondation jeunes…) ne sont pas des effets de modes puisqu’elles s’inscrivent de façon durable dans des logiques de contribution à la cohésion économique et sociale des territoires, à l’accès aux services financiers, à l’appui à la création d’activités au soutien à la vie locale (Inclusion bancaire des particuliers, microcrédits professionnel et social en direction de clients en difficulté, prise en compte des nombreuses attentes des Associations….)
Une Assemblée Générale tonique et très réussie.

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